De la sobriété à la robustesse, repenser notre approche d’un numérique soutenable

Numérique ResponsableSystème d’information

Article orginal publié en Juin 2025 ici

Dans un contexte marqué par des bouleversements multiples (environnementaux, sociaux, géopolitiques, technologiques, énergétiques etc.), les systèmes d’information sont soumis à une pression majeure.

Conçus pour maximiser la performance, ils révèlent cependant une fragilité inquiétante dans un monde où l’incertitude et les crises deviennent la norme. Comment alors garantir leur pérennité, et leur capacité à soutenir des usages souvent essentiels pour les organisations ?

La réponse réside dans une démarche alliant sobriété et robustesse, qui repense non seulement l’approche technologique, les impacts environnementaux et les enjeux sociétaux mais aussi les usages et leurs finalités.


Un numérique aux impacts massifs et multiples

Aujourd’hui, le numérique mondial représente 4,4% des émissions globales de gaz à effet de serre, soit un impact comparable à celui de l’aviation civile ou à la flotte française de camions.

Cette empreinte environnementale ne se limite pas seulement aux émissions carbone : elle englobe aussi une consommation effrénée de ressources naturelles (énergie, métaux rares, eau) ainsi qu’une accumulation exponentielle de déchets électroniques difficilement recyclables.

Le numérique a également des impacts terribles pour les personnes et les sociétés (inégalités d’accès, conditions de travail, exposition à des pollutions, situation de dépendances etc.).

En plus, la tendance de ces impacts est à la hausse ! L’empreinte carbone du numérique pourrait tripler d’ici 2050 !

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Source : évaluation de l’empreinte environnementale du numérique en France en 2020, 2030, 2050, ADEME-ARCEP

Toutefois, cette évolution n’est pas une fatalité, et heureusement. Selon les scénarios développés par l’ADEME, il serait possible de réduire cette empreinte jusqu’à 45 %, avec un levier essentiel, la sobriété.


La sobriété numérique : un pilier indispensable mais insuffisant

La sobriété pourrait être définie ainsi :

« Des usages réduits à l’essentiel & une optimisation de la réalisation avec des impacts positifs supérieurs aux impacts négatifs.

Ce qu’on pourrait traduire, dans le cadre d’une démarche « Numérique Responsable » par quelques exemples d’actions concrètes :

  • Questionner l’utilité réelle des usages numériques
  • Maximiser la durée de vie des équipements
  • Eco-socio-concevoir nos logiciels et privilégier le libre pour réduire les dépendances technologiques.

Cependant, lors du déploiement de démarche de sobriété, notamment en entreprise, elles sont souvent cantonnées à l’optimisation, laissant les questionnements du besoin réel de côté et exposant les organisations à différentes problématiques, commençant par l’effet rebond.

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Pour autant, au-delà de démontrer l’efficacité très partielle de ces démarches incomplètes sobriété numérique, l’effet rebond n’est pas le principal risque associé à la confusion entre sobriété et optimisation. L’optimisation tend à fragiliser.

L’optimisation devient source de fragilité

La quête constante de performance et d’optimisation a longtemps été perçue comme une évidence stratégique. Cela est pertinent dans un monde stable, car optimiser suppose un contrôle fort du contexte (énergie, ressources, etc.), une situation où nous pouvons nous adapter à des conditions qui sont prévisibles.

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Pour autant, aujourd’hui le monde est de plus en plus imprévisible, complexe, incertain (certains diront #VUCA pour volatility, uncertainty, complexity, ambiguity). Les crises, diverses, se multiplient et s’amplifient.

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Il semble qu’il est de plus en plus risqué de tenter de prévoir, ou de s’adapter à des conditions qui sont en permanentes évolutions.

Dans un monde incertain : un SI ultra-optimisé est souvent ultra-fragile.

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Imaginez un SI tout à fait optimisé, par exemple 100% Microsoft.

Il y a quelques mois, un évènement comme celui de Crowdstrike a « profité » de cette optimisation (via la mise à jour défaillante d’un composant partagé par l’ensemble du SI) pour avoir un impact sur une grande majorité du parc, avec des conséquences désastreuses : 8,5 millions de PC bloqués ; hôpitaux, aéroports, chaînes logistiques ; la facture dépasse 5 milliards de dollars.

Trop optimiser, pour une recherche de performance c’est s’exposer à la fragilité (moins de résilience) et souvent accroître la dépendance à un acteur clé, ou à un tiers « de confiance ».


Changer de paradigme : de la prévision à la préparation

Face à une incertitude devenue structurelle, marquée par la raréfaction des ressources, la multiplication des crises extrêmes et l’accélération des temporalités, la prévision et le contrôle, nécessaires à l’optimisation, deviennent impossibles.

Dans ce monde fluctuant, le numérique peut donc induire un risque fort dans vos organisations, car il est extrêmement sensible à une non-stabilité :

  • Il s’appuie sur une extraction massive de ressource
  • Il génère un impact environnemental fort
  • Un nombre d’acteurs limité maîtrise les éléments matériel et logiciel centraux du numérique, souvent privés, rendant la dépendance commune
  • Il est essentiel dans de nombreux aspects de notre vie, sans solution de contournement parfois
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Nuageo2025 inspiré par les travaux de Steffan Peccini

Par exemple, saviez-vous que 61% du marché des semi-conducteurs était détenu par un seul acteur (TSMC)? Que se passerait-il sur les chaînes d’approvisionnement si sa production était interrompue par un événement climatique ou géopolitique ?

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Le défi n’est donc plus de savoir si l’on peut prévoir l’avenir, ou quel est le risque d’occurrences de ces événements, car ils se produiront tôt ou tard, de manière isolée ou concomitante. L’enjeu est désormais de pour voir vivre avec ces chocs, en concevant des SI capables de prospérer dans ces conditions fluctuantes. L’enjeu est la recherche de Robustesse.

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La robustesse, nouveau critère stratégique

La robustesse, telle que définie par Olivier Hamant, est

« La capacité à assurer la pérennité d’un système en absorbant les fluctuations tout en maintenant une stabilité immédiate et une viabilité sur le long terme. »

Cette approche ne consiste pas simplement à résister aux chocs ou à les éviter, mais à vivre avec eux, les intégrer pleinement dans le fonctionnement quotidien et en tirer des enseignements positifs.


Comment construire un SI robuste dans un monde fluctuant ?

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Avant d’aller plus loin, et pour résumer la première partie de ce texte, il faut formaliser deux principes fondamentaux pour un SI robuste :

  • Accepter l’incertitude,  et intégrer les chocs et les crises dans le fonctionnement nominal
  • Dépasser la seule logique d’optimisation  –  financière, sociale ou environnementale

Il est essentiel de bien comprendre que la robustesse ne cherche pas à éviter les chocs comme on pourrait slalomer entre les bosses au ski (jusqu’à ce qu’on tombe… sur une bosse ou de fatigue). Elle vise au contraire à transformer le SI et les organisations pour leur conférer la capacité de fonctionner avec ces chocs et d’en tirer parti (pour, par exemple, sauter ou faire une figure, au moment où on se prend la bosse).

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La robustesse appliquée au SI : deux principes, et 7 piliers

La robustesse, vise à préparer les SI à vivre avec les crises.

Elle se concentre sur la prévention et la continuité de fonctionnement (même de manière dégradée) face aux aléas – par nature imprévisible, mais probable. Pour faire un parallèle avec des termes liés au changement climatique c’est une approche qui combine atténuation et adaptation.

Pour cela, repose sur deux principes clés :

1- La stabilité à court terme : Absorber sereinement les chocs 2 -La viabilité à long terme : Exister durablement dans un monde fluctuant et imprévisible

Et 7 piliers qui en découlent.

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Ces piliers traduisent la théorie de la Robustesse en choix principes pour le SI et l’organisation :

  • L’hétérogénéité : Diversifier pour éviter de concentrer toutes ses dépendances sur un seul acteur, fournisseur ou technologie.
  • La redondance : Dupliquer les systèmes, flux critiques (ex. bases de données en miroir, serveurs de secours) ou les connaissances pour garantir la disponibilité en cas de panne,ou d’absence.
  • La modularité : Découper le SI en sous-ensembles autonomes pour isoler les défaillances et limiter leur propagation (ex. architecture microservices).
  • Les interactions : Renforcer et multiplier les liens entre équipes, briques techniques et parties prenantes pour que l’entraide compense les défaillances et que la valeur circule (ex. API ouvertes, communautés, opensource/opendata).
  • La circularité : Augmenter tant que possible la durée des vies des équipements pour prolonger pour limiter les déchets et l’extraction de ressources.
  • L’imperfection : Renoncer à l’optimisation absolue : concevoir avec des marges pour absorber les chocs, et rester dans une logique d’amélioration continue.
  • La vision systémique : Appréhender l’ensemble des dépendances techniques, humaines, économiques et écologiques pour que chaque décision (architecture, usage, gouvernance) renforce la cohérence globale du SI plutôt que n’optimise un élément isolé en reportant la fragilité sur les autres.

Un exemple : Du château fort au village agile : changer de modèle pour un SI robuste

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La transition d’un système d’information monolithique vers une architecture inspirée des microservices incarne le passage d’une logique de performance optimisée à une recherche d’adaptabilité face à l’imprévisible. Le modèle du « château fort », pensé pour des besoins connus et maîtrisés, repose sur la stabilité, l’épaisseur de ses murs et une structure rigide : il fonctionne tant que le contexte reste stable, mais révèle ses failles dès que surgissent des événements non anticipés ou des menaces inattendues. Optimisé pour un scénario précis, il devient vulnérable dès que la réalité s’écarte du modèle initial.

À l’inverse, le « village agile » propose une tout autre approche. Son organisation repose sur la souplesse, la diversité des quartiers autonomes et la capacité à faire collaborer une multitude d’acteurs. Cette architecture flexible accepte la complexité comme une force : elle permet de répartir les risques, de s’adapter rapidement aux changements et d’absorber les crises grâce à la coopération et à la redondance.

Ce changement de paradigme reflète l’évolution des enjeux : il ne s’agit plus seulement de viser la performance maximale dans un monde prévisible, mais de construire un SI capable de fonctionner et d’évoluer dans un environnement incertain, mouvant, parfois chaotique. L’exigence d’adaptabilité, de diversité et de capacité à fonctionner en mode dégradé devient centrale. Le numérique robuste n’est plus une forteresse imprenable, mais un écosystème vivant, résilient et ouvert à l’imprévu.

  • Le château fort : performant mais fragile.
  • Le village agile : adaptable et résilient.

nb : ceci est un exemple, la robustesse ne réside pas forcément dans une architecture microservice, qui en fonction de la finalité, peut-être complexe et coûteuse à maintenir, là où un petit monolithe répond parfaitement à l’usage. Imaginez un chalet en bois : minimaliste, simple et durable 🙂


Attention : tout rendre robuste n’a pas de sens !

Faut-il rendre tous les systèmes robustes ? La réponse est non.

La robustesse coûte cher, humainement, techniquement et écologiquement. Nous devons donc réserver nos efforts aux :

  • Services essentiels (santé, sécurité, éducation, infrastructures critiques) – faisant écho à la définition complète de la sobriété (celle qui questionne les usages dans le cadre des limites planétaires, avant même les optimisations)
  • Usages à impacts positifs au service du bien commun – venant directement questionner la raison d’être ou le modèle d’affaire des organisations
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Rendre tous les systèmes robustes serait insoutenable d’un point de vue environnemental ou économique. C’est une question d’équilibre avant tout

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Prenons l’exemple d’une entreprise fictive qui gère une plateforme de e-commerce.

  • Sans sobriété : Multiplication de fonctionnalités inutiles (plugins marketing, trackers superflus), alourdissant l’infrastructure et augmentant les risques de pannes.
  • Sans robustesse : Une panne chez le fournisseur cloud principal peut interrompre toutes les ventes, faute de redondance ou d’hétérogénéité.
  • Avec sobriété et robustesse : En rationalisant les services (suppression des fonctionnalités superflues) et en adoptant par exemple une infrastructure hybride (cloud + local, ou multi-cloud), l’entreprise son impact environnemental, potentiellement ses coûts, tout en assurant la continuité des services en cas de crise.

La sobriété comme garde-fou, le bien commun comme guide

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Faire du bien commun le fil conducteur de la conception et de l’évolution du système d’information implique de replacer chaque choix technique et organisationnel dans une perspective plus large : celle de l’utilité sociale et de l’impact sur le vivant. Avant d’investir dans la robustesse d’un service ou d’une infrastructure, la première étape consiste à interroger leur contribution réelle à la société : à quels besoins essentiels répondent-ils, pour qui, et à quel coût environnemental ou humain ?

Ce principe conduit nécessairement à hiérarchiser les priorités : réserver les efforts de robustesse aux usages qui créent de la valeur collective et questionner la pertinence des services dont la finalité n’est ni alignée avec les limites planétaires, ni porteuse de sens pour l’organisation et son écosystème. À l’inverse, il faut savoir faire le choix d’abandonner ou de simplifier ce qui relève du superflu ou du gadget, même si cela semble aller à l’encontre d’une logique d’optimisation ou de performance immédiate.

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Par exemple, appliquer des principes de robustesse SI à une plateforme de dropshipping de produits jetables peut sembler intéressant pour l’entreprise, mais reste contre-productif à l’échelle sociétale ou écologique globale. C’est un objectif qui ne contribue pas au bien commun (et qui passe à côté d’une réelle approche systémique).

Par où commencer ?

Pour passer concrètement à l’action, commencez par engager votre organisation autour de questions simples mais essentielles.

1) Identifiez d’abord clairement quels services numériques seront vitaux en cas de crise prolongée.

2) Intégrer dès maintenant des principes de robustesse dans votre approche numérique (il y a forcément des choses que vous faites déjà !)

3) Demandez-vous enfin, en toute honnêteté, si votre Si et votre organisation est réellement robuste face aux incertitudes à venir. (Par exemple autour d’un atelier Fluctu’IT – L’impact du SI sur la robustesse des organisations 😉

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La robustesse comme cheval de Troie

Appréhender le SI par le prisme de la robustesse présente un avantage stratégique souvent sous-estimé : c’est un cheval de Troie pour les enjeux de soutenabilité.

Si les arguments sociaux et environnementaux ne suffisent pas à convaincre les directions, le risque opérationnel et la continuité de service parlent souvent plus fort.

« Réduire notre dépendance à Microsoft » peut sembler idéologique (quoi que, début 2026, c’est peut-être plus pragmatique que jamais). « Éviter un Crowdstrike chez nous » parle à tout le monde.

« Allonger la durée de vie des équipements pour réduire l’empreinte carbone » peut sembler secondaire. « Sécuriser nos approvisionnements face aux tensions sur les composants » devient stratégique.

« Préserver les compétences humaines face à l’automatisation » peut sembler conservateur. « Maintenir notre capacité à fonctionner si l’IA devient indisponible ou trop chère » devient prudent quand on observe qu’OpenAI perd plus de 11 milliards de dollars par trimestre.

« Diversifier nos fournisseurs cloud » peut sembler coûteux. « Ne pas subir le prochain VMware/Broadcom » devient urgent quand on a vu les licences perpétuelles supprimées et les hausses tarifaires de 40% imposées aux clients captifs.

La robustesse permet de faire avancer les enjeux de soutenabilité en les traduisant dans un langage de risque, de continuité et d’autonomie stratégique. Un SI qui respecte les limites planétaires anticipe les contraintes à venir, donc plus résilient.

Si les enjeux sociaux et environnementaux ne sont pas suffisants pour convaincre votre organisation de faire évoluer vos pratiques numériques, peut-être sera-t-elle plus à l’écoute d’un risque opérationnel ou d’une rupture de continuité de service ?

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