2026 – même masqué par la hype de l’IA ou entravé par le recul de la CSRD, le numérique responsable s’est installé dans les organisations, dans la réglementation, dans les pratiques. Certes cela reste souvent modeste, timide, parfois insuffisant, mais les évolutions sont réelles. En quelques années, un écosystème structuré a émergé pour accompagner les organisations dans la réduction de leur « empreinte carbone » numérique.
Et c’est bien là où le bât blesse. Cette réduction de l’impact environnemental, réduite aux GES, n’est qu’un aspect des enjeux que le numérique responsable devrait adresser. Un décalage s’est creusé entre la richesse du cadre d’origine et l’étroitesse de ce qu’on en fait sur le terrain, entre ce que le mot « responsable » promet et ce que les démarches délivrent.
Est-ce qu’au final le numérique responsable, tel qu’il se pratique aujourd’hui, ne couvrirait pas qu’un tiers de ce qu’il devrait couvrir ?
1 – « Responsable de l’impact environnemental » : ce que le NR couvre bien
Un cadre plus ambitieux qu’on ne le croit
Le numérique responsable, tel qu’il a été défini par ses acteurs historiques, ne se réduit pas à l’empreinte carbone. GreenIT a ouvert le sujet au début des années 2010 en montrant que le numérique n’avait rien d’immatériel : métaux critiques, eau, biodiversité, cycle de vie complet. L’impact social est également un enjeu et couvre l’accessibilité, l’inclusion, la fracture numérique, les conditions de travail dans les chaînes d’approvisionnement. Des questionnements éthiques complètent les réflexions et interrogent les données personnelles, l’économie de l’attention, les dark patterns. Finalement, la question des usages est posée aussi, dès 2018, comme dans les chartes de l’INR qui cite les 3U – Utile, Utilisable, Utilisé – comme filtre de pertinence.
À ce stade, une première définition, empruntée à l’INR : la réduction de l’empreinte (économique, sociale et environnementale) du numérique, la capacité du numérique à réduire l’empreinte (économique, sociale et environnementale) de l’humanité, et la création de valeur durable / innovation responsable via le numérique pour réussir l’e-inclusion de tous.
Et wao, c’est exigeant. Alors qu’en fait-on ?
Ce qu’on en a fait : le rétrécissement
Dans la pratique, la démarche s’est concentrée d’abord sur les aspects environnementaux, et sur les actions facilement réalisables ne remettant pas en cause les habitudes :
- La sensibilisation d’abord, autour des Fresques ou autres ateliers mettant le sujet à l’honneur – et qui souvent étaient (voire sont) tant le point de départ que la finalité du sujet dans les organisations,
- La mesure, via des bilans carbone (qui parfois restaient lettre morte),
- La gestion du réemploi et du recyclage via l’installation de bornes de collecte, l’organisation de digital cleanup day ou le partenariat avec des structures spécialisées,
- Plus ambitieuses déjà, les démarches d’écoconception ou l’optimisation des services numériques, l’allongement de la durée de vie des terminaux, etc.
Ça va dans le bon sens, mais ce n’est que le début. On optimise l’existant sans interroger ce qu’on fait, ni la solidité de ce qu’on construit.
Là où le “rétrécissement” par rapport à la définition d’origine est le plus marqué c’est sur la dimension sociale. Elle couvre au moins trois réalités très différentes, et aucune n’est vraiment traitée.
D’abord les conditions d’extraction et de fabrication. Travail des enfants dans les mines de cobalt en RDC – plus de 40 000 selon Amnesty International —, minerais de conflit ou de sang (tungstène, étain, tantale, or), conditions dangereuses dans les usines d’assemblage. On en parle pendant les formations ou les sensibilisations, mais au-delà de quelques clauses d’achats chez les acteurs les plus matures, quelle réalité ont ces questions dans les organisations ?
Ensuite la fracture numérique et la dématérialisation subie. En 2024, la Défenseure des droits a reçu plus de 96 000 saisines liées aux services publics, en hausse continue. Plus de 10 millions de personnes en France rencontrent des difficultés persistantes avec les démarches en ligne. Un tiers de la population reste éloigné du numérique. Et ce n’est pas qu’une question de personnes âgées ou de zones blanches : ce sont aussi des jeunes dépourvus de compétences administratives, des personnes en situation de handicap face à des sites non conformes, des allocataires radiés parce qu’un mail de convocation n’a jamais été reçu.
La dématérialisation à marche forcée produit de l’exclusion – exactement l’inverse de ce qu’un numérique « responsable » devrait produire.
Enfin, plus silencieusement, la perte de compétences. Quand un processus est entièrement numérisé et que plus personne ne sait l’exécuter autrement, on crée une dépendance invisible. Ce n’est pas de l’inclusion ou de l’exclusion au sens classique, c’est une forme d’illectronisme opérationnel qui ne se révèle qu’au moment où l’outil tombe. C’est le rapport des équipes à leurs propres compétences qui se dégrade.
Au final, même si des exceptions existent heureusement, le NR dans sa version pratiquée actuellement est cantonné à une discipline d’optimisation environnementale du SI – du Green IT où la sobriété se limite à « faire autant avec moins ».
Attention, je ne dis pas que ce n’est pas pertinent, mais c’est insuffisant. Car le mot « responsable » promettait davantage. Être responsable, au sens premier, c’est répondre de ses actes – de tous ses actes. Pas seulement de l’empreinte carbone de ce qu’on produit, mais aussi des conséquences de ce qu’on choisit et de ce qu’on construit, de ce qu’on utilise, de ce qu’on rend possible par nos pratiques numériques.
2 – Responsable de nos choix : ce que le NR effleure sans approfondir
Quand on demande aux équipes SI qu’on rencontre d’identifier les services critiques de leur organisation – ceux pour lesquels le numérique est devenu indispensable – la liste est souvent longue. Quand on leur demande ensuite lesquels ont fait l’objet d’un choix explicite, documenté, arbitré collectivement au-delà du choix technique ou financier, la liste se raccourcit considérablement. La numérisation s’est faite par opportunité, par mimétisme sectoriel ou tendance sociétale globale, mais plus rarement par réflexion systémique et décision lucide.
Le cadre du NR effleure pourtant cette question. Le tout premier critère du RGESN demande : « ce service numérique est-il nécessaire ? » Les 3U de la charte INR – Utile, Utilisable, Utilisé – posent un filtre de pertinence en amont de l’écoconception. Mais dans la pratique, ce sont les premières cases qu’on coche sans s’arrêter. On passe directement au « comment rendre ce service moins impactant » sans jamais revenir sur le « fallait-il le numériser sous cette forme ? »
C’est pourtant la question la plus structurante. Au service de quelle finalité ? Compatible avec quelles limites ? Quels usages méritent qu’on leur consacre des ressources rares – de l’énergie, des compétences, de la dépendance ? C’est une question de gestion que n’importe quel DSI confronté à des budgets contraints devrait se poser.
Nous avions questionné la difficulté de cette approche dans l’article mentionné tout en bas de la page.
Notre définition pourrait donc s’enrichir : un numérique plus responsable, c’est un numérique qui réduit son impact social, environnemental et économique, qui questionne la pertinence de ce qu’il choisit de numériser, et qui le fait en visant le bien-être de toutes et tous.
3 – Responsable de la soutenabilité du modèle : ce que le NR ignore encore
Cette troisième dimension semble la plus éloignée du périmètre NR actuel. C’est peut-être la plus urgente aujourd’hui.
Le Cigref chiffre la dépendance numérique européenne à 265 milliards d’euros par an, dont 80 % vers des fournisseurs américains. L’Indice de Résilience Numérique, lancé à Bercy le 26 janvier 2026, mesure désormais la capacité des organisations à résister aux chocs numériques sur une vingtaine de critères : dépendances juridiques, continuité opérationnelle, maîtrise des fournisseurs, compétences internes, gouvernance des données. Le rapport Cigref/INR sur l’approche low-tech, publié début février 2026, invite explicitement à passer d’une logique de performance par la puissance technologique à une logique de performance par la robustesse.
Ce n’est pas un hasard si ce rapport est co-publié par l’INR et le Cigref. L’un porte le numérique responsable, l’autre la stratégie des directions numériques. Leur convergence dit quelque chose : la robustesse n’est pas un sujet à côté du NR. C’est sa dimension manquante.
Ces signaux traduisent une prise de conscience : on a construit des systèmes numériques de plus en plus performants, de plus en plus intégrés, et de plus en plus fragiles. La question n’est plus seulement « quel est l’impact de notre SI ? » mais « est-ce que notre SI tient sur la durée, peu importent les fluctuations ? »
Socialement : on a évoqué la perte de compétences comme un angle mort du volet social du NR. C’est ici qu’elle prend toute sa dimension. Est-ce que les équipes maintiennent la capacité de fonctionner quand un outil tombe ? Ou est-ce qu’on fabrique silencieusement de l’illettrisme opérationnel – des processus que plus personne ne sait exécuter sans l’applicatif métier ?
Stratégiquement : est-ce qu’on conserve la capacité de changer de fournisseur, de rapatrier des données, de revenir en arrière ? Ou est-ce qu’on a verrouillé nos choix sans le formuler ?
Économiquement : est-ce qu’on mesure le coût complet de la dépendance ? Pas seulement le prix de la licence annuelle, mais le coût de migration si on doit partir, le coût de l’indisponibilité si le service tombe, le coût de la renégociation quand les tarifs augmentent de 30 %.
Techniquement : est-ce que le SI tient le choc si une région cloud est indisponible, si un composant devient introuvable, si un éditeur change ses conditions du jour au lendemain ?
C’est sur cette dimension que nous travaillons chez Nuageo à travers les diagnostics de robustesse SI et les ateliers FluctuIT.
Ce qu’on y observe systématiquement :
- Les organisations sont préparées aux incidents techniques courants,
- Elles sont démunies face aux chocs systémiques.
Et aucune démarche NR classique ne les y prépare.
La définition s’enrichit une dernière fois : un numérique plus responsable, c’est un numérique qui réduit son impact social, environnemental et économique, qui questionne la pertinence de ce qu’il choisit de numériser, qui le fait en visant le bien-être de toutes et tous, ET qui s’assure que le modèle qu’il construit tient dans la durée – socialement, stratégiquement, économiquement et techniquement.
3 horizons, une seule responsabilité
Continuons à agir pour un numérique plus responsable. Mais prenons le mot au sérieux.
Le modèle des trois horizons, issu des travaux de Sharpe, Curry et Hudson, offre une grille de lecture utile ici. Appliqué au numérique, il dessine trois postures.

Le premier horizon, c’est le Numérique “as usual” : Numériser par défaut, optimiser par la puissance, empiler les couches technologiques sans questionner ni l’utilité ni la solidité de l’ensemble, sans se soucier des impacts sociaux ou sociétaux. C’est le modèle dominant – et il est en perte de légitimité : impact social, souveraineté, soutenabilité, etc.
Le deuxième horizon, c’est la soutenabilité faible – et c’est là que se situe l’essentiel du numérique responsable tel qu’il se pratique aujourd’hui. On mesure, on sensibilise, on écoconçoit, on allonge la durée de vie des terminaux. C’est réel, c’est utile mais c’est insuffisant parce qu’on optimise un modèle sans interroger ses fondations. Une partie de cet horizon tire vers l’arrière : la sensibilisation sans suite, le greenwashing, l’absence du social et du sociétal. Une autre tire vers l’avant : le questionnement des usages, l’adaptation aux contraintes, les premiers gestes de robustesse, la prise en compte du social au-delà de l’affichage.
Le troisième horizon, c’est la soutenabilité forte. Un numérique sobre, robuste et autonome, au service d’usages soutenables et inclusifs. Un numérique qui intègre l’adaptation systémique aux chocs, la responsabilité sociale à chaque maillon, et le questionnement lucide de ce qu’on choisit de numériser. C’est ce que décrivent déjà, chacun à leur manière, l’Indice de Résilience Numérique, le rapport Cigref/INR sur le low-tech, les travaux sur l’autonomie stratégique européenne. C’est un changement de paradigme qui cherche encore son nom.
C’est peut-être le moment de poser la question différemment : non pas « notre numérique est-il responsable ? » mais “comment nos besoins indispensables en numérique peuvent-ils être assurés de façon réellement soutenables ?”
Ou si nous allons un cran plus loin « de quoi sommes-nous vraiment responsables ? »
Les dimensions opérationnelles de la robustesse SI – principes, leviers, filtres de décision – sont développées dans notre série dédiée : [De la sobriété à la robustesse], [Opérationnaliser la robustesse : deux principes et six leviers], [Quels usages méritent d’être protégés durablement ?].
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