
« L’innovation commence quand les gens rencontrent les gens » (1) évoquait la manière dont la diversité des expériences nourrit la capacité de notre cerveau à créer des connexions inédites.
Aujourd’hui, une question s’impose en miroir : que devient cette capacité d’association quand nous confions de plus en plus souvent à une intelligence artificielle la tâche même de formuler nos idées ?
L’analyse cabalistique de l’esprit et des sens (1617)
Écrire, un processus de construction de la pensée
On a longtemps réduit l’écriture à sa fonction de transmission : mettre en mots ce que l’on sait déjà, pour le partager. C’est oublier qu’écrire sert à mettre de l’ordre dans dans nos idées, d’organiser sa pensée, de dompter la complexité. L’universitaire qui rédige un article, la critique qui commente un disque ou la personne qui met des mots sur une émotion n’écrivent pas seulement ce qu’elles pensent, elles écrivent pour découvrir ce qu’elles pensent.
Le romancier et essayiste Ed Zitron va plus loin : écrire, selon lui, c’est faire s’entrechoquer des idées, des émotions, des faits : un processus traversé par une tension qu’aucune intelligence artificielle ne saurait reproduire, faute d’en éprouver quoi que ce soit.
Une étude du MIT (2) va dans le même sens : parmi des étudiants ayant utilisé ChatGPT pour rédiger, une très large majorité ont, quatre mois plus tard, baissé en performance « au niveau neuronal, linguistique et comportemental »

Ce constat rejoint directement ce que plusieurs modèles ont tenté de définir la nature de la pensée, d’expliquer ce qui se passe « dans la tête » :
– Le modèle symbolique : conçoit le cerveau comme un ordinateur et la pensée comme un programme informatique; l’idée étant que toute pensée, même la plus ordinaire, peut être traduite sous forme d’une sorte d’algèbre mentale
– Le modèle connexionniste : postule que l’ensemble des interactions des opérations de l’esprit permettent de faire émerger des solutions globales
– La cognition incarnée : conçoit la vie de l’esprit comme une activité enracinée dans le vivant (prenant en compte les émotions dans les processus de décision) qui se construit au contact du monde
– La cognition située (ou distribuée) : envisage la pensée non comme un phénomène individuel mais comme un phénomène collectif mettant en relation plusieurs cerveaux ou un cerveau et une machine, dans le cadre d’un environnement donné
Aucun de ces modèles ne fait de la pensée un simple stock d’informations à restituer. Ils décrivent la pensée comme un processus d’association, de mise en relation, de construction progressive; exactement ce que l’écriture, laborieuse et parfois frustrante, oblige à accomplir.
Déléguer la formulation c’est déléguer la pensée
C’est là que le risque prend tout son sens : en confiant à un générateur de texte le soin de formuler nos idées, nous ne déléguons pas seulement une tâche de rédaction, nous court-circuitons le processus même par lequel nos pensées se forment et se relient entre elles. Le philosophe Éric Sadin (3), situe ce risque à l’échelle collective plutôt qu’individuel. Il parle d’une « coalition d’intérêts » associant les concepteurs de ces technologies, les pouvoirs publics qui les soutiennent, les entreprises qui les déploient pour réduire leurs coûts, et les milliards d’utilisateurs qui, en y recourant sans discernement, renoncent progressivement à exercer leurs facultés les plus fondamentales.
Cette dernière catégorie (nous, utilisateurs) est la catégorie que l’on oublie le plus volontiers d’interroger. Or c’est précisément elle qui active, ou désactive, le mécanisme de connexion. Un cerveau qui ne formule plus, qui se contente de valider ou de corriger une proposition déjà faite par une machine, sollicite beaucoup moins ce travail d’association qui est au cœur de toute pensée créative.
Les vertues portées aux concepteurs des évolutions des technologies numériques fait écho à la perception que les hommes se faisaient des rois (4), comme nantis de dons surnaturels. Dans les 2 cas il s’agit d’une croyance collective partagée qui délègue un avis autorisé sur l’avenir du monde qui dépasse largement leurs compétences réelles.

Cette lecture rejoint l’esprit de notre précédent article sur l’innovation (1) : ce n’est pas la technologie en soi qui appauvrit la pensée, c’est l’absence de vigilance collective sur la manière dont on l’intègre. De même que la diversité des profils et des expériences nourrit la capacité d’association d’une organisation, la diversité des efforts cognitifs (lire, chercher, formuler, se tromper, recommencer) nourrit la capacité de pensée d’un individu. Un usage de l’IA pensé comme un outil d’assistance ponctuelle, plutôt que comme un substitut systématique à la formulation, permet de continuer à exercer ce muscle sans s’en priver.
Réinventer le processus de Transmettre
Dans les universités, on observe un basculement progressif : des tentatives initiales de bannissement de l’IA, jugées vaines, vers son intégration pédagogique assumée, en passant par des formats conçus pour la contourner : travaux rédigés en classe plutôt qu’à la maison, examens oraux, exercices de contextualisation et de commentaire plutôt que de pure restitution.
C’est très exactement le principe mis en oeuvre sur le retour des examens surveillés à Stanford, à Princeton ou à UCL en 2026 : la disparition des « Blue Books » manuscrits depuis un siècle à Stanford, ou des 133 ans de tradition rompus à Princeton, n’étaient qu’un symptôme visible d’un mouvement plus large. Ce mouvement ne consiste pas à rejeter l’outil, mais à redéfinir ce qu’un exercice doit continuer à prouver : non plus la production d’un texte, mais l’existence d’un raisonnement propre, que l’on peut défendre à l’oral, contextualiser, discuter en direct.
Certains enseignants constatent d’ailleurs qu’il devient difficile de déterminer à quel moment un travail cesse d’être un exercice original de pensée pour devenir une simple restitution assistée. C’est cette frontière, mouvante et encore mal définie, que les nouveaux formats d’évaluation (l’oral, la soutenance, l’écrit surveillé) tentent de retracer.
Ce basculement pédagogique rejoint, en réalité, ce que nous affirmions déjà (1) : l’innovation, comme la pensée, ne se construit pas dans l’isolement d’une production individuelle, fût-elle assistée par la technologie la plus sophistiquée. Elle se construit dans la confrontation : à un texte qu’on doit soi-même mettre en forme, à un examinateur qu’on doit convaincre en direct, à un camarade dont le regard diffère du nôtre.

Notre Dame de Paris
La rencontre, encore et toujours, comme condition de la pensée
L’enjeu, pour les organisations comme pour les institutions éducatives, n’est donc pas de choisir entre IA et apprentissage humain, mais de redessiner les formats qui garantissent que l’effort de penser (cette « dette cognitive » que l’on ne peut éternellement différer) continue bel et bien d’être fait, et fait par la personne elle-même. Faute de quoi, ce que l’on croit acquérir en efficacité, on risque de le perdre en capacité à comprendre, seul et avec les autres, le monde qui nous entoure.
Il s’agit ainsi d’appeler à « envisager un ordre d’intelligence artificielle centré sur l’être humain, et qui soit au service du lien ». Notre agilité à lire et à écrire en devient la clé de notre capacité à penser et donc à vivre libres.
À l’heure où l’on multiplie les usages génératifs pour gagner du temps, la question posée devient : préserve-t-on l’espace nécessaire à la formulation de sa propre pensée, ou laisse-t-on une machine statistique décider, à notre place, des connexions qui comptent ? Un numérique responsable ne consiste pas à refuser ces outils, mais à choisir consciemment les moments où l’on écrit encore soi-même, précisément ceux où penser, c’est encore relier ?
Sources :
(1) L’innovation commence quand les gens rencontrent les gens : https://nuageo.fr/2022/03/linnovation-commence-quand-les-gens-rencontrent-les-gens/
(2) Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt when Using an AI Assistant for Essay Writing Task : https://www.researchgate.net/publication/392560878_Your_Brain_on_ChatGPT_Accumulation_of_Cognitive_Debt_when_Using_an_AI_Assistant_for_Essay_Writing_Task
(3) Le Désert de nous-mêmes (Éric Sadin) : https://www.lechappee.org/collections/pour-en-finir-avec/le-desert-de-nous-memes
(4) Les rois thaumaturges (Marc Bloch) : https://www.gallimard.fr/catalogue/les-rois-thaumaturges/9782070227044
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